Je voudrais ici et maintenant qu’on se souvienne de ma mère pour les vertus qui furent les siennes. Qu’on s’en souvienne et que les plus jeunes de cet auditoire les cultivent à leur tour. De ce fait, mon propos sera plutôt hagiographique.
Annick fut un modèle de générosité, offrant son temps, dispensant cadeaux et argent à ses proches et à ceux qu’elle aimait. Personnalité équilibrée, elle ne sombra pas entre ces deux écueils que sont un trop grand attrait envers les biens de ce monde et, au contraire, son dédain absolu. Dans sa sagesse, elle savait donc faire profiter sa famille de ses largesses, sans prêter une attention maladive à l’argent, presque avec nonchalance et désinvolture je dirais même avec sprezzatura, spécialement pour Nonna qui me comprendra.
Sur le plan sentimental, elle fut un cœur fidèle en amour comme en amitié ; une femme droite comme ses parents l’exigeaient de leurs filles. Par ailleurs, elle fut longtemps fidèle à ses idéaux politiques hérités de sa famille, notamment du côté de son père et de son grand-père, adjoint au maire en 1904 de la première mairie socialiste de Bretagne. La biographie de son grand-père témoigne d’une indépendance d’esprit irréductible à toute discipline d’appareil qui semble un trait de caractère commun à celui de sa petite-fille.
À l’instar de sa tante maternelle Jeanne Courtine, elle était une excellente élève en toutes les matières et collectionnait les prix d’excellence et premiers prix comme l’attestent encore les livres conservés sur les étagères des bibliothèques à Saint-Sauveur. Aussi, en tant que professeur, un esprit aussi fin que celui de ma mère revint très vite des trahisons de son propre camp politique, qui avait fait de l’école un champ d'expérimentation idéologique en soldant la transmission d'une culture classique – meilleur rempart contre le néolibéralisme – au profit d’un pédagogisme démagogique qui mettait l’élève au centre : quarante ans plus tard, elle mesurait l’ampleur de ce qu’elle nommait un désastre civilisationnel. Ainsi blâmait-elle le collège unique – mis en place sous Giscard – et le nivellement par le bas. À ses yeux, l’école fut ainsi, parmi d’autres domaines, l’un des signes de ce qu’elle tenait pour une trahison du peuple par la Gauche. Pour sa part, elle resta fidèle et loyale à sa mission de transmission en dépit des injonctions de l’institution.
C’est donc ici que je glisserais une anecdote. En 1989, l’État célébrait la République et les 200 ans de la Révolution. Or, cette année-là, on invita avec zèle les enfants à se déguiser en Sans-culottes ou en bourgeois pro-révolutionnaires. À cela, que répondit ma mère ? Elle me déguisa en Henri de la Rochejaquelein, chef de l'armée catholique et royale durant la guerre de Vendée et mort héroïquement à l’âge de 21 ans. Voilà, c’était ma mère, Annick, qui cultivait l’ironie mordante, le contrepied et une certaine forme de résistance à l’image de son père durant la Deuxième Guerre mondiale.
Durant ses dernières années, elle s’attristait de voir notre société et ce pays sombrer. On peut dire qu’elle en nourrissait de la peine mais sa nature la tenait éloignée de tout excès sentimental : je ne lui ai jamais vu de joies, de colères ou d’abattements formidables. Et, en tant que fils – mes frères ne me contrediront certainement pas – elle ne témoigna jamais de gestes de tendresse appuyés à nos égards ; non pas qu’elle ne fut pas aimante, mais plutôt qu’elle ne s’épanchait pas.
C’était ma mère et à une femme pareille, je ne pouvais lui refuser son dernier souhait : ne pas mourir à l’hôpital, partir dans un lieu familier et accueillant entourée de ceux qu’elle aimait et qui l’aimaient. Auparavant et pendant des années, elle avait déjà déjoué les pronostics en mettant en échec ce cancer qu’elle avait bien nourri en fumant ses cigarettes – les mentholées avaient été ses préférées.
Jusqu’au bout, Annick a fait preuve d’une ténacité et une combativité remarquable, survivant à une infection mortelle, puis à une chute alors que son corps n’en pouvait déjà plus. Le 16 juin, elle me fit comprendre qu’elle souhaitait partir et qu’elle refusait de boire : ce qu’elle fit avec obstination serrant la bouche dès qu’on la lui humidifiait. Son corps résista une dizaine de jours. Elle ne voulait pas quitter ceux qu’elle avait protégés et qui lui avaient rendu la pareille. Elle est partie comme elle a vécu, avec détermination, courage et ténacité. Ces qualités étaient déjà les siennes quand elle tomba enceinte à l’âge de 20 ans tout en continuant de brillantes études.
Cœur noble, Annick ne varia pas et fut fidèle à des valeurs et à des qualités morales que je définirais comme familiales au regard de ce que j’ai pu ici vous rapporter : générosité, courage, ténacité, fidélité/loyauté, sagesse, auxquelles il convient d’ajouter l’indépendance d’esprit, notamment vis-à-vis de la pensée dominante. Vous, ses petits-enfants, je vous exhorte à en accepter pleinement le legs et à vous en montrer dignes votre vie durant.
Le dernier poème qu’elle me cita alors qu’elle était auprès de nous fut celui de Ronsard. Aussi en guise d'envoi, je ne veux pas que le dernier mot soit le mien : il sera le sien. Écoutez-la murmurer…
Ode à Cassandre
Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avait déclose
Sa robe de pourpre au soleil,
A point perdu cette vêprée,
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vôtre pareil.
Las ! Voyez comme en peu d'espace,
Mignonne, elle a dessus la place,
Las, las ! Ses beautés laissé choir !
Ô vraiment marâtre Nature,
Puis qu'une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir !
Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que votre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez votre jeunesse
Comme à cette fleur, la vieillesse
Fera ternir votre beauté.
Pierre de Ronsard, Odes, I, 17, 1550